Lunerr Faragorn  extrait chapitre 1

  Jusqu’à ce jour, je pensais avoir la meilleure place dans notre petite salle de classe. Ma natte en poil de vache Watusi était posée près du mur, à côté de la fenêtre. Une chance. De là, en me tenant bien droit, le menton relevé, je pouvais suivre des yeux la ruelle et apercevoir une partie du porche donnant sur l’extérieur de la ville. Le maître me citait toujours en exemple pour ma tenue. « Voilà comment un élève doit être assis. En tailleur, et la tête haute. » La tête haute… Pour voir le monde, ce petit bout de porche.
   Il ne m’en fallait pas plus. J’étais d’un naturel rêveur et mon esprit souvent vagabondait au loin, flottant vers le désert, imaginant des aventures de vents secrets et de brumes mystérieuses, où mon père défunt me rejoignait parfois. Combien de fois, mon imagination m’avait permis de quitter le cours et de fuir à travers les rues de Keraël.
   Oui, une sacrée chance d’être assis là. Il avait suffi d’un rien pour que tout bascule, pour que ma tranquille existence sombre dans une suite incontrôlable d’événements.
   Nos croyances étaient bien nombreuses, il y avait même des choses interdites, des pensées que nous ne devions pas avoir, des mots à ne pas prononcer dans notre cité que nous appelions l’île. Elle était située dans un désert de sable, de pierre et de sel. Une île sans eau autour.
   L’eau ! Keraël en était dépourvue, mais les Aëls, les anges du ciel, nous en envoyaient régulièrement. Oui, l’eau était précieuse, et le bois aussi, car les arbres n’existaient pas chez nous. Nul, même parmi nous, ne savait ce qu’était un arbre. On connaissait les buissons dont se nourrissaient le bétail, les herbes rases autour de la ville, les longues herbes sèches du désert avec lesquelles nos mères vannaient, les fleurs que l’on faisait pousser, mais pas les arbres. Le mot même était inconnu.

   Les trente élèves étaient assis, sages et attentifs. La poussière de craie voletait dans l’air, avant de couvrir les murs de pierre et le plafond en chaume.
   Nous écoutions le maître qui récitait les proverbes de sa voix grave et sévère. Après chaque parole, il pointait du doigt celui qui devait répéter la phrase énoncée, sans erreur et avec la même intonation.
— Le bois et l’eau sont dons du ciel. Je dois respecter le bois et vénérer l’eau.
   Le regard du maître glissa sur les visages tendus des garçons et des filles, puis s’arrêta sur son élève préférée et la désigna d’un geste sec.
— Le bois et l’eau sont dons du ciel. Je dois respecter le bois et vénérer l’eau, répéta aussitôt l’interrogée en veillant bien à ne pas se tromper.
  L’homme hocha la tête en guise d’approbation, puis cita une autre maxime.
— Si tu ne peux trouver ton bonheur dans l’île, où peux-tu bien le découvrir ?
   A peine le proverbe énoncé, il me désigna pour mon malheur. Ce jour fatidique, mes pensées m’avaient mené dans un paysage inconnu. Aussi, lorsque le regard et la voix du maître m’extirpèrent du songe, j’ouvris la bouche sans réfléchir et répondis d’un air absent :
— Ailleurs !
   La classe entière poussa un cri.
Je portai vivement ma main à mes lèvres, mais j’avais déjà proféré le blasphème, et le maître fondit sur moi ; d’une gifle, il m’envoya rouler au sol. Ma tête heurta violemment le mur.
— La classe est finie ! aboya-t-il, hors de lui.
   Il saisit la badine, me releva par les cheveux et me fit tourner le dos.
   Les élèves sortaient précipitamment sans oser me jeter un oeil. Seule Morgan, mon amie, m’adressa un rapide regard où brûlait la crainte.
   Puis je reçus mon châtiment.
   Combien de coups j’encaissai ce jour-là ? Je n’en sais rien, mais bien vite ma peau ne fut que brûlure et souffrance. Pourtant, je ne criai pas. Les dents serrées, je supportai ma correction en silence. J’écoutais le sifflement de la badine, le claquement sur ma chair et les murmures apeurés de mes camarades qui s’étaient regroupés dehors.
   Puis le maître sortit de la classe, une expression terrible sur le visage.
Morgan, rugit-il, va chercher immédiatement sa mère. Les autres, allez au temple prévenir le drouiz !
   Dans la seconde, les enfants partirent en courant. Le maître revint me voir.
   Marchant de long en large, d’un pas nerveux, les mains derrière le dos, il faisait siffler sa badine.
— Comment as-tu pu ? grondait-il. Prononcer un mot interdit. Il n’y a pas d’Ailleurs ! Autour de l’île, il n’y a que le sable. Il y a le monde de sable et l’île. Rien d’autre !
   Je voulus lui expliquer que j’avais répondu comme ça, sans réfléchir, sans penser à mal, mais je ne parvenais pas à sortir un son. Et puis cela n’aurait servi à rien. Au contraire, j’aurais reçu de nouveaux coups.
   Le drouiz arriva peu après en trottinant, suivi de ma mère. En me découvrant ainsi, roulé en boule, le dos ensanglanté, elle comprit la gravité de l’affaire.
   J’avais envie de lui crier “Mamig, emmène-moi !”, mais si elle était intervenue, elle aurait partagé mon châtiment, car “Celui qui prend la défense d’un blasphémateur est blasphémateur tout autant”, énonçait le code en vigueur à Kéraël.
  En apprenant ma faute, ma mère éclata en sanglots. Le drouiz défit la ceinture de cuir qui resserrait sa longue robe blanche à la taille. Il empoigna la boucle, fit deux tours autour de sa main et me corrigea à son tour en me fouettant sans ménagement. Le pire peut-être, était qu’au fond de moi, je considérais ce traitement comme mérité. Une fois la correction terminée, il s’adressa à ma mère sur un ton plein de mépris.
— Emmenez-le. Nous allons statuer sur son cas.
   Elle se pencha vers moi, passa ses bras sous mes épaules et me releva. Nous partîmes tous deux, sous les moqueries de mes camarades de classe.
   Ce jour-là, le mot Ailleurs devint secrètement mon mot favori
   Cependant, sur le chemin du retour à la maison, malgré la douleur et l’humiliation, moi, je ne pensais qu’à une chose : aujourd’hui était mon anniversaire, et je devais, avant la tombée de la nuit, recevoir enfin un pitwak.

Lunerr Frederic Faragorn

aux éditions l'Ecole des loisirs

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